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Comment mesurer les inégalités salariales en France

Un chiffre sur les salaires ne décrit jamais toute l’inégalité

Les statistiques salariales donnent souvent l’impression de parler d’elles-mêmes. Un pourcentage, un rapport interdécile, une moyenne : il suffirait de les regarder pour comprendre la distribution des revenus. C’est rarement aussi simple. Le choix de l’indicateur détermine en partie le problème que l’on voit.

La publication récente de l’Insee sur les salaires en France permet de le constater. En 2023, dans le secteur privé, les 1 % de salariés les mieux rémunérés ont perçu 7,66 % de la masse salariale totale. Le chiffre est précis. Mais sa signification dépend de ce que l’on cherche à mesurer : la concentration au sommet, l’écart entre salariés, la progression des rémunérations ou encore la différence entre secteurs.

Le sommet de la distribution n’est pas la distribution entière La part de 7,66 % répond à une question particulière : quelle fraction de la masse salariale revient au centième le mieux payé des salariés du privé? Elle renseigne sur la concentration des salaires au sommet, mais pas directement sur le salaire typique, la situation des salariés à bas revenu ou l’écart entre le milieu et le bas de l’échelle.

Deux distributions pourraient présenter la même part captée par le 1 % supérieur tout en étant très différentes pour les 99 % restants. Dans la première, les salaires pourraient être relativement regroupés autour de la médiane. Dans la seconde, l’écart entre employés modestes et salariés intermédiaires pourrait être beaucoup plus grand. Le même indicateur ne permettrait pas de les distinguer.

C’est une limite fréquente des débats publics : on transforme une mesure partielle en description générale de l’inégalité. La statistique n’est pas fausse. C’est l’interprétation qui devient excessive.

Pourquoi les rapports interdéciles sont utiles Les rapports interdéciles déplacent le regard. Le rapport entre le neuvième décile et le premier compare le seuil au-dessus duquel se situent les 10 % les mieux rémunérés au seuil en dessous duquel se trouvent les 10 % les moins rémunérés. Il ne raconte pas tout non plus, mais il décrit une distance entre deux zones de la distribution.

L’intérêt est aussi de pouvoir comparer des ensembles de salariés avec une même convention de calcul. La publication de l’Insee examine ainsi les écarts de salaires entre le secteur privé et la fonction publique. Cette comparaison doit cependant rester prudente. Les populations ne sont pas identiques : métiers, âge, niveau de diplôme, ancienneté, temps de travail et structure des employeurs diffèrent. Une différence brute de salaire ne mesure donc pas mécaniquement une différence de rémunération « à caractéristiques égales ».

Cela ne rend pas la comparaison inutile. Cela indique simplement ce qu’elle permet d’affirmer. Les écarts observés décrivent des distributions réelles de salariés, pas une expérience contrôlée où l’on aurait placé les mêmes personnes dans deux contrats différents.

Le contrat compte, mais il ne suffit pas Une autre difficulté vient de l’unité de mesure. Le salaire annuel peut refléter à la fois le taux de rémunération et la quantité de travail effectuée. Temps partiel, interruptions d’emploi, périodes de chômage ou présence sur une partie de l’année modifient le revenu annuel sans se réduire à une différence de salaire horaire.

Pour comprendre les inégalités, il faut donc savoir si l’on compare des salaires en équivalent temps plein, des rémunérations annuelles, des revenus individuels ou des revenus du ménage. Chaque choix répond à une question différente. Le salarié qui travaille moins d’heures peut avoir un salaire horaire correct et un revenu annuel faible. À l’inverse, un revenu annuel élevé peut combiner un taux de salaire supérieur et un grand nombre d’heures travaillées.

La bonne lecture des chiffres ne consiste pas à trouver l’indicateur unique qui résumerait tout. Elle consiste à demander quelle marge de la distribution est visible, quelle population est incluse et quelle unité est utilisée. C’est moins spectaculaire qu’un classement des gagnants et des perdants, mais beaucoup plus utile pour discuter des salaires en France.

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